Nouvelle image, nouvel imaginaire ?


Le digital s'affiche aujourd'hui sans complexe au côté de la pellicule ; le numérique et l'argentique enfin cohabitent paisiblement. Kodak, bien qu'inventeur de l'image numérique, du haut de ses 130 ans d'expérience l'avait tout simplement désavouée, bannie de son programme ; résultat : 50 000 licenciements.

D'aucuns affirment que les images d'aujourd'hui sont trop parfaites, trop lisses, trop froides. Alors, la technologie comme une entrave au langage, à la transcendance poétique ? Comment fonctionne cet étrange moteur, celui de l'émotion ? Préférez-vous Le monde du silence à Océans ? Une affaire de générations ? Je ne l'exclus pas.

"Digitally remastered" et autres DDD fleurissent au dos de nombreux DVD. Alors, le numérique comme institut de beauté, révélateur d'image ? Oui, si j'en crois les prouesses réalisées par nos studios de restauration. Un paradoxe cependant (non des moindres) : si la technologie sait nettoyer les scories d'une image argentique, elle est aussi capable de la ternir, de l'abmer volontairement, ce, pour lui redonner force et émotion. Le Projet Blair Witch et plus récemment Paranormal Activity ne viennent-ils pas de le démontrer ?

Qu'allons-nous proposer aux millions d'enfants gavés d'images numériques ? Doit-on craindre un appauvrissement de l'expression, de la couleur, du son ? Doit-on bannir de nos écrans, émotions basiques et stéréotypées ? Je pense aux métamorphoses successives d'un Disney. Entre Blanche-Neige et Pocahontas, quels points communs ? Doit-on redouter le minimalisme ambiant, la schématisation extrême ? Le débat fait rage, depuis 1968 ; déjà, souvenez-vous, les Shadoks divisaient la France.

Comme tous ceux de ma génération, j'ai grandi au pis de Claude Piéplu, à la Mire, aux Hommes Volants de Folon. Chapi-Chapo, les petits A2... La linéa et autres Pong nous auraient-ils rendus débiles ? Je ne le pense pas. Le vide intersidéral de ces animations a, je crois, permis à nos imaginaires de se développer. "La stimulation par le vide" reste une piste pédagogique à ne pas négliger. A l'inverse, pourquoi ne pas souponner l'extrême sophistication, l'hyper-réalisme des jeux vidéo actuels, d'aliéner les cervelles de nos bambins ?

Quand les images de Lascaux disparatront, celles de l'homme "nouveau" viendront prendre sa place. Le cortex inventera alors de nouvelles émotions, de nouveaux schémas de pensée. Méfions-nous donc des idées toutes faites, de notre toute-puissance, de nos capacités d'un jour, de l'impuissance d'hier, du J.Cameron de demain ; car nous savons en réalité, si peu de choses. Une image, un cerveau, des milliers de neurones, six milliards d'individus pour autant d'émotions. L'équation reste fragile.

B.Guillé