Cellulaire et 7ème art


Le tél-portable comme caméra ? le portable comme limite ? le portable comme monsieur Tout-le-monde ? le portable pour ses pixels ? le portable comme sous-culture ? le portable pour se fondre dans la foule ? L'insupportable, le mécréant du cadrage, le banni de l'étalonnage, le voyou du cinéma n'a pas fini de nous surprendre.

Est-il possible qu'un tel outil puisse capter, transcrire, communiquer une quelconque émotion humaine ? Un portable pour confident ? Est-il possible de s'exclure d'une famille, celle des cinéastes sérieux, des artistes labélisés ? Un portable comme icône des sociétés consuméristes ? Telles sont les questions que je me suis posé. Je ne prétends rien. J'ai entrevu cependant "le possible". J'ai tenté d'oublier ; oubliée la surenchère technologique, oubliés les nombreux et avisés conseils de la profession.

Reste "la question" : doit-on mettre au pilori ou porter aux nues nos cellulaires ? Je suis sur la réserve, car encore en phase d'expérimentation.

Par ces très courts-métrages, j'ai tenté d'accorder, en plus du support et de la démarche, le sujet et son interprétation.

Quelle démarche ? Celle d'une forme d'épure, de pauvreté, d'innocence. Quel sujet ? Celui du voyage, de la route et de son chantre, Arthur Rimbaud. Le poète n'avait pas le sou, alors pour rester au plus près de lui, vous n'avez pas d'autre choix que d'embrasser sa condition, sur le plan matériel j'entends. Cette assertion nous renvoie au support. Quel support ? Le moins onéreux.

J'aurais, il est vrai, pu faire un effort de ce côté, le choix n'aurait pas manqué ! Un caméscope grand-public ? Première erreur, sa définition image risquait de stéréotyper le sujet. Une caméra, mais cette fois "pro" ? Seconde erreur. On me l'aurait confisquée, je serais passé aux interrogatoires. Une caméra super 8 aurait subi de grands dommages sous les climats incertains de la Corne de l'Afrique.

Je décide donc de rester au portable, un choix stylistique assumé, réfléchi ; un choix comme une promesse : celle d'une créativité paroxystique pour tenter de palier ses nombreuses carences. De plus, ses aspects pratiques ne sont pas à négliger, ils peuvent peser sur la décision. Avec lui, vous passez inaperu. Inutile de vouloir défier les autorités locales (très susceptibles, toujours imprévisibles). Avec lui, vous gagnez du temps ; vous restez disponible.

Enfin, avec ses faiblesses il faudra composer. Faiblesse de l'image : un rendu un peu sauvage, un cadrage aléatoire, une luminosité fragile, une absence de détails ; autant d'erreurs, synonymes de péripéties, véhicules, je crois, d'émotion. L'art de l'erreur, un choix audacieux, à la limite du prétentieux, car réservé aux plus doués.

Art minimaliste, Art povera, Art brut... le tél-portable pourrait bien en devenir l'étendard. Qu'avez-vous sur l'écran ? Que voyons-nous ? Une image dégradée ; un comble pour l'icône du progrès numérique ! Mais cette image aussi imparfaite soit-elle, pourrait aussi bien nous tendre un miroir, celui de notre humaine condition.

Alors quels avantages avons-nous à filmer avec un cellulaire ? Je répondrai aucun si ce n'est de mettre le spectateur en relation avec son réalisateur et la fragilité de son support.

B.Guillé